Dominique Ottavi
Samedi 19 Mai 2012

Journal des écritures

N° 4 - Eté 2007 - périodique édité par l’association L’Urbaine de Poésie

Editorial

Nous avons créé l’Urbaine de Poésie, urbaine au sens de la cité, du lieu social où s’exercent les activités de l’homme, pour donner à l’écriture, à l’imaginaire quelques ailes. Notre ambition est de propager l’aventure des mots, de préfigurer une Maison des écritures qui portera le nom de Jean L’Anselme.Elle abriterait un centre de recherche et de documentation, consacré à l’oeuvre de ce grand poète vivant, elle serait un lieu de vie et d’échanges, d’écriture, d’accueil d’auteurs en résidence. Nous voulons en parallèle créer un prix littéraire original, indépendant des maisons d’édition, un prix ouvert à tous les genres et styles d’écriture. Nous avançons. Nous avons pris des initiatives (cafés-poèmes, boeuf poétique, lectures, ateliers d’écriture), des contacts avec les institutions et des entreprises car il nous faut à la fois porter la poésie sur la place publique et des partenaires, des adhérents. Modestement, nous avons mis en route une belle ambition et surtout avec humour parfois désinvolture. La poésie doit déranger voilà tout, bousculer, séduire, témoigner du vivant avant tout. La conférence donnée lors du printemps des poètes en mars dernier à Vitry, autour et en présence de Jean L’Anselme nous encourage à persévérer et à développer notre action, dans le département et au-delà. Avec Le Journal des écritures nous poursuivons aussi l’ambition de faire connaître des auteurs, de dialoguer et d’échanger avec vous. Il est bien évident que la route est longue et qu’il nous faut trouver des moyens financiers importants pour parvenir au port avec Jean L’Anselme, avec vous.

[Dominique Vétillard, présidente]

Journal des écritures Rédaction Julienne Foucault Xavier Dumont Patrick SaurinDominique VétillardPatrick Pérez SécheretCorrespondance :Urbaine de Poésie145 av PV Couturier94400 Vitry-sur-Seinetél. 06 80 71 31 80 Sommaire d’été Poésie : Non à la guerre, anthologie -. Tragic/comic, poésies du Pérou -. Autour de Jean L’Anselme, salves d’humour -. La Tentation du silence, poèmes pour 33 jours de guerre au Liban -.Réflexions : Enfance, animalité et mythe -.Inédit : A l’heure où les marins salivent -.Témoignage : Une Femme à Berlin -.Arts plastiques : L’urbain au coeur de l’art, Entreprises singulières au MAC/VAL, Sonia Burel chez Lavignes, Eric Corne, paysages sous influence-.

Inédit (récit). [par Dominique Ottavi]

À l¹heure où les vieux marins salivent et hésitent à se pendre, puis se reprennent et se dévient d¹eux-mêmes, le nez dans l¹assiette du crépuscule rose. J¹ai remis les gaz, une fusée de plus à mon impatience. Le monde a tellement rétréci. Ce qu¹il en reste tient dans un mouchoir et je te fiche mon billet qu¹un rien peut-être vaudra bientôt mieux que deux tu l¹auras. On aurait dit qu¹il pleuvait beaucoup moins qu¹avant, mais tu rêves que je te manque. Tellement. Mais ce n¹est pas ça : juste le temps qui s¹affole et ne sait plus compter jusqu¹à cent. Tu étais contente d¹aller danser, tu prenais bien le temps de m¹épeler en t¹habillant, te préparant, te faisant si belle. La nuit était tellement, tellement. La musique de fond, d¹ambiance, comme on dit, me pesait et toi, tu disais que tu m¹aimais. Je ne voulais pas regarder en arrière, juste aller de l¹avant, mais c¹était bien tentant de m¹asseoir face au vent et de cesser de penser en contemplant le couchant. Après, bien après, j¹ai pleuré. Comme de juste. Et d¹habitude. Mon amour, il est des insultes simiesques et des coquins coupables. Ne pense plus au sens du vent. Accroche-toi à ses caresses, à sa folie. Qu¹elle envahisse ta tête et que ton amour me reste jusqu¹à la fin des temps.« Celui qui veut conquérir le monde doit tout d¹abord conquérir sa propre tristesse ». Démesurément délaissé, et pour longtemps, je ramasse mes forces, je bande mes muscles et ma volonté pour remonter de l¹autre côté. J¹ai mal à la vie et finalement le bonheur c¹est ça : avoir mal à la vie. Il y a des bébés qui pleurent en montrant l¹heure du doigt. Je ne veux plus dormir sans rêver de toi. J¹ai mal à tes seins, à tes rêves. Comme un serment qui prend son temps je vais, je viens, je suis content. Comme les mots. Les musées s¹usent et la mort paraît une galipette, un faux air de rien pour l¹au-delà. Je t¹aime, je m¹interviens : tu n¹y es pas. Je veux des gages, je veux des droits. Mais je n¹ai pas le droit, mon amour : voilà. La nuit supplie qu¹on se rende, qu¹on laisse à la consigne ces écheveaux d¹émotions, de colères et de souffrance. Dans le vent plane une folie. Elle était jolie la dame, jolis les jours de flamme et de tendresses bleues. Parfois tout s¹arrête, meurt d¹un coup. Toi, hébété, tu te tiens sur le seuil à recompter les lumières qui brillent et celles qui se sont déjà éteintes. Quand je reviendrai, il y aura des traces dans la neige déjà à demi effacées. Nous ne serons pas plus avancés. Notre amour brisé sur l¹iceberg de ton égoïsme. Dont je ne te veux pas, petite fille lisse, trop vite vieillie et qui ne le voulait certes pas. Comme c¹est banal les larmes et les petites humeurs en l¹air, comme ces jeux imbéciles où l¹on s¹aimait et s¹incendiait tour à tour et dans l¹heure. Je ne suivrai plus les traces.Je suis arrivé au port. Je n¹irai pas plus loin. Je laisserai l¹incertain tourner les pages et finir sa nuit allongé sur son carton à la porte du garage. Il eût été sage de comprendre, sage d¹obéir aux voix qui te disaient : prends garde, ne t¹aventure pas plus loin, là où il n¹y a plus de repères, où sont les fous grimaçants et les colères qui tuent. Prends garde.Rebrousse chemin, donne-toi la main, à toi-même la main. Repars d¹où tu viens, ne cède pas aux chimères. Ligote-toi au mât et ne regrette rien. Continue ton chemin, sans regret et sans crainte. Avance, avance, jusqu¹au matin. Les éléphants ne sont pas tous au cimetière. Il en est même qui se prennent encore pour des anges. Je ne viendrai plus battre de la semelle sur ces chemins sans nom et sans appel. Je saurai taire ton nom et me réjouir de la seule clarté balbutiante du soleil. Et plus jamais de colère. Comme un rêve qui plie, une espérance qui s¹enfuit. Comme les trois jokers dans la main du perdant. Comme un alibi qui fuit de toutes parts. Comme le clochard qui a perdu son étendard. Comme la mer qui ne trouve plus d¹abri pour ses amours entre plaisance, béton et sachets en plastique, je ne plierai pas. J¹inspecterai mes mâts, je ferai taire les rats et les braves. Ce n¹était pas une raison pour tout payer. J¹ai toutes mes courses, toutes mes montagnes qui n¹attendent plus que moi, que je ne perde plus pied. Je suis la hallebarde qui bave sur tes pieds. Je suis l¹insensé chronique qui espère retarder jusqu¹au bout le retour du désir, la manne du crépuscule. J¹écris comme tu te maquilles, comme tu te déshabilles. Il ne me faut pas longtemps, mais il me le faut, ce temps. Un temps pour rire, un temps pour vivre, un temps chagrin, à contre habitude, à contre lune, à contre solitude, décalé et fort en mains, comme on dit fort en maths. J¹espère aux lendemains et je ne crois guère à la chance. Je crois au long labeur quotidien. Je crois à l¹ascèse et je crois en tes mains, tes mains de pluie, tes mains de bout de ficelle, tes mains d¹algèbre et de remords, tes mains d¹hiver et de réconfort, tes mains de soleil quand le vent souffle trop fort, tes mains qui se tordent en tordant mon coeur sur les brisées de ma vie. Qui vaut de l¹or. Qui veut de l¹or. Et l¹or, je l¹aurai. Comme ce chien famélique revenu de toutes les Amériques et qui n¹aboiera plus à gueule que veux-tu. Les sursis ont la peau lisse, les sursis ont la peau dure. Ils disaient : « plus jamais, plus jamaiŠ ». Nous ne cesserons de chanter que quand les jeunes filles auront appris à se faire lever la lune. Et le bonheur. Le bonheur a une panne d¹oreiller ? Et bien tant mieux, nous ne sommes pas si vieux et les barbus ont beau dos, toi, belle presse. Nous sommes sans promesse et nous sommes sans caresse. Elle file comme la mer jusqu¹aux piliers du ciel. Cabré au milieu des flots, comme à Samarkand avant l¹arrivée des autres, je me tue à te crier que la vie est ce palais dévasté par les flots. Je suis le maître de mes souffrances et le régisseur de mon coeur. Je veux l¹être. Je ne laisserai pas la mer m¹envahir. J¹appelerai mon frère du haut de mes collines, mon frère, mon préféré : « Où cours-tu ce matin, les pieds nus et ta cruche de vin ? Dis, où s¹en vont les chiens, quand l¹amour a déserté les parvis, les sous-bois et les secrets chemins?». Quand la gitane est venue, il ne faisait presque plus froid. On doutait de l¹hiver, on doutait du soleil, de la lune aussi. On attendait, muet, le retour des esquives, Un éclair au café, l¹avènement des éclipses et je ne sais plus trop quoi. Nous étions tous les deux en larmes, comme si ce qui nous faisait pleurer ne dépendait ni de l¹un, ni de l¹autre, ni toi, ni moi. On riait, on se chauffait aux flammes et puis on pleurait encore. Comme des ânes. Il n¹était pas encore interdit d¹être gentil. Attentionné et souple. Indépendant et complice. Présent et ailleurs. J¹ai dormi en Arles sur le ventre d¹une femme, entre les cuisses d¹une femme que je n¹ai jamais aimée, ni cet après-midi-là, ni jamais, mais que j¹aime comme on pose ses valises, comme on noue son foulard, comme on déchire ses voiles, son voile, son mal, fatal. Cessez de tousser, voulez-vous bien ? Je vous en somme, du haut de mes chagrins. Doux et gentils nains qui se la jouent un peu et qui ne prêtent pas à conséquence. Garde-moi cette dernière danse, toi que j¹ai désirée si fort que j¹ai cru m¹avoir enfin rallié la mort. La haine n¹est jamais une chance. Qu¹avons-nous gardé, qu¹avons-nous su ? Je rentre avec mes peurs, mes insouciances et mes carnets de bal, mauves. À 21 heures, j¹ai fait de l’oeil à l¹équipage. La mer ne s¹est pas démontée et comme le riz était blanc, les salades se sont froissées.

[Dominique Ottavi]


Le Journal des écritures est disponible par mail à urbaine-de-poesie@cara Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. sur simple demande d’information ou d’adhésion.Direction de la rédaction : Patrick Pérez Sécheret

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