Dominique Ottavi
Samedi 19 Mai 2012

Fyrom, Macédoine

fyrom
© Patricia Antona

Notes d’un voyage humanitaire et culturel en Macédoine 18/26 avril 2003

Ajaccio, le 30 avril. Dragan Dautovski Quartet : The Path of the Sun. J’ignore comment ça se dit en serbo-croate. Cette musique je l’ai achetée au supermarche de Bitola, derrière l’hôtel en ruines, en haut du terrain vague détrempé que les enfants tristes parcourent sans hâte, je me souviens…
18 avril. 19h04. Kangoo “verte, sans retour”, comme on disait dans l’enfance de Thomas : celui qui repérait le premier une 2cv verte avait le droit de pincer l’autre, et il fallait tout de suite dire “sans retour” sinon, on se pouvait se faire pincer à son tour…
Le compteur marque 2972 kilomètres, le temps est clair, nous quittons Ajaccio.

Les vagabonds ont sauvé l’humanité. Ils s’en allaient avec leur folie dans la tête et tout le monde suivait, nous fait remarquer Alain au col de Sorba à 20h. Bastia,Vieux-Port, sous les plis d’une improbable tente jaune et bleue - est-ce que dehors la presque pleine lune se reflète encore, limpide dans l’eau tranquille ce soir, du large, face à la jetée ?- nous dînons tard et c’est comme une veillée d’armes dans les films d’après-guerre.
Thomas est venu. Joie simple de se retrouver et de l’écouter engager la conversation avec l’un ou l’autre des compagnons de ce convoi qui s’ébroue vraiment demain : bateau à 7h –1/4 pour Livorno, va bè, après on ne sait pas : la route vers le Nord avec le problème de la douane en Serbie ou bien vers le Sud avec les bateaux qui se défilent un à un. Confiance, ça ira. César est là, lui aussi, tel qu’en lui-même, attentif et présent.

Il faudra se souvenir des arbres en fleurs, de ce printemps ”implosante fixe”, des mots simples du bateleur. Nous en aurons passé des bacs, des ponts, des cols, des barrages. Nous en repasserons, à la poursuite du vent du large qui pousse nos chevaux fiévreux à l’ extrême limite de l’espérance.Des orphelins aux grands yeux qui miroitent dans le soir tombant et qui courent à ta rencontre avec cette candeur toute puissante.

La dame du Chalet qui dit qu’elle me connaît, que je m’arrête souvent.

La téléphonie sans fil est une pitié. Heureusement que les GPS sont de notre côté, avec l’ami Gérard qui n’a pas cette fois oublié les crics, les trousses à ouitls et les pièces de rechange. Soyons fous, Gérard veille ! 19 avril, bar Napoléon, place Saint-Nicolas. “Alain, t’ es où ? on t’attend au bar Napoléon. Qu’est-ce que tu prends ? Café ? -Il sort du fret…”.La question du Nord ou du Sud n’est toujours pas réglée. L’humanitaire à la limite du militaire ? Le menu des kilomètres à se faire par le Nord ou par le Sud, l’émotion est entière… Livorno-Brindisi : 842. Igoumenitsa-Bitola : 354 Skopje-Zagreb :820. Zagreb-Trieste : 234. Trieste-Firenze : 387. Firenze-Livorno : 86. Skopje-Bitola : +300. A bord du bateau sans nom , -mais non ! : Sardinia Ferries, c’est joli, c’est jaune, c’est bleu, c’est blanc, Patricia dixit - , une pâle lumière calme comme d’un aquarium où nous serions les poissons sans bouche : l’annuaire de la tranquillité ne comporte pas la lettre C.

Il y avait des dénivelées à faire peur à cette époque, mais le monde s’amusait déjà de notre naïveté. Nous tâchions tant bien que mal de rester fidèles à ce que nous nous étions promis, mais, à force, c’est comme ça qu’on finit par se trahir. Ils ont tellement de moyens, nous avons si peu appris de tout ce gâchis, restant donc le plus souvent en réaction à ce que la réalité nous envoie au lieu de construire le nouveau monde dont nous rêvions. Mais l’un ne va pas sans l’autre et nous n’avons plus peur des patenôtres. Oh la la ! Ce n’est vraiment pas possible l’intrigue, le vide, toi et moi à deux réunis sur un même objectif et sur le thème de la joie de vivre, même si tu sentais déjà venir la guerre de l’autre côté de la frontière. Il n’y avait rien.

Tu fais + 33, tu enlèves le zéro et puis le reste du numéro, tu ne changes plus rien. Dehors, la mer étincèle, à 11 heures du matin, c’est comme si les passagers peu à peu s’ébrouaient pour s’extraire du silence léthargique où ils s’étaient recroquevillés depuis le départ à 8 heures.

Ca donne sommeil, le bateau. Après je m’endors. Ils ont le beau rôle !

12h30 : Livorno. 3168kms. Grisaille. Zone industrielle. Température indéterminée. Notre Kangoo1 passe en tête. 3170kms, ils sont toujours derrière, Kangoo2 et camion seul, brave camion vieilli et décidé. 20 avril, 14h49, à bord du Superfast Ferrie rouge en route pour Igoumenitsa. Retsina savouré avec délectation, salade fraîche, feta compacte, huile d’olive généreuse, quelque chose comme un retour au pays après une longue absence, et curieusement, malgré le temps, rien ne s’est dégradé : tout est encore plus rendu à soi-même. Je me souviens de ce disque que j’avais projeté d’enregistrer à Athènes en 1976, je me souviens avoir voulu poser ma vie en cette Méditerranée-ci, entre Grèce et Turquie, et Italie Adriatique. Ancona hier soir, face à la côte dalmate. Les sirènes de police toute la nuit. Les ronflements de Jean-Mi. La nuit blanche et ma joie profonde de me trouver là parmi ces beaux compagnons en ce quelque part du monde et du temps où je me retrouve tel qu’en moi-même changé et Vanessa aujourd’hui a 24 ans. Le frère de Gérard coupe sa viande lentement en expliquant comment et pourquoi finalement, après des études d’Histoire et de Gestion Approximative des Ressouces, il est devenu mécanicien, comme Gérard et vit à Ajaccio.

La mer n’est pas couleur de vin, comme disait Homère, mais au loin, sur l’horizon, des ombres de cargos albanais tous feux éteints se tiennent le ventre à deux mains, tentant de contenir l’hémorragie. Nous passons, luxueux et sourcilleux sur le service, et à 3 heures derrière nous, il y a le camion sur un ferry grec ou italien, ou un cargo panaméen avec 65 lits complets pour l’orphelinat macédonien et nos 3 copains qui ne s’en font pas a dit Jacques : ils ont mangé italien ce midi et arriveront à une heure décente demain matin, tandis que nous dès l’aube nous aurons escaladé la montagne et mangé la soupe-à-la-chèvre devant le lac…

Bonne nuit, je redors
Et que personne ne ronfle
Ce soir, ni jamais

TIM, OMNITEL,COSMOTE, VODAPHONE, ce ne sont pas des îles dalmates, mais des compagnies de téléphone sans fil...

22 avril, 20h05. Poste frontière : Florina. La pluie tout le jour, le froid, passage frontière grecque laborieux, plaisanteries douteuses des douaniers : “Vive Giscard, et Le Pen…”. J’ai mangé mon énergie avant l’heure, le festin promis dans la montagne, Retsina, je me souviendrai de ça, tu repenseras à moi, ça dépend des fois, de la première carte jetée au tapis, et du dernier regard. Attendre, attendre…Le drapeau de FYROM est comme celui de la CCAS, mais en jaune et rouge. Même en Grèce du nord, les jeunes filles ont le ventre à l’air, entre le jean et le pull-over. Comme chez nous. Les maisons ne sont jamais finies, elles poussent n’importe où, comme chez nous, j’aime cette anarchie bon enfant. FYROM, 2 millions d’habitants, entretient pourtant son armée : au poste frontière la sentinelle en treillis, comme chez nous, s’endort sous la pluie, la gueule du canon de son fusil vers le ciel : rentre donc chez toi, ton fusil est rouillé!

J’ai vu des parapluies en ribambelle dans le ciel, juste pour les cigognes, déjà bien installées dans le printemps et qui se pèlent sous la pluie.

23 avril. Bitola. L’hiver, le froid, après 5 heures d’attente à la frontière, sous la pluie qui claque des dents. Palace d’un autre âge, à l’abandon, la tristesse des anges définitivement loin de chez eux. On est passé sans transition de notre horizon-Méditerranée, continent sans limites à quelque chose d’autre, continental pour de vrai. Les choses n’ont pas les mêmes contours, les gens pas les mêmes gestes, sonorités étranges des mots jetés dans le vent des uniformes. Drôle de pays qui n’a même plus le droit à son nom. A la place, ce genre de sigle anglo-saxon : FYROM. Qu’ont-ils donc fait pour mériter ça ? Du balcon de ma chambre, j’aperçois 3 minarets et deux coupoles, orthodoxes ? Et cette langue, leur a–t-on naguère inculquée à la pointe de l’épée? Sourde désespérance… Tu aurais suicidé un général en tenue camouflée pour moins que ça.

Je ne suis pas compliqué, non, je ne suis pas pour laisser aller.

A l’hopital de Bitola les larmes qui te montent aux yeux, ce n’est pas à cause de toute cette détresse miséreuse, insupportable, mais à l’idée du gâchis planétaire : tant de gens sans rien, si peu à avoir tout et qui détruit comme bon bon lui semble le minimum qu’ont réussi sauver du chaos les premiers.

24 avril. Bitola, au petit jour les chiens aboient. Tous ces chiens errants en bande entre le nord de la Grèce et ici. La pluie tombe régulièrement. Un accordéon rouge passe en riant et illumine le ciel de ses doigts gourds, si agiles pourtant. Un cercle de jeunes filles radieuses et gracieuses nous emporte dans un tourbillon de grâce et de désirs. L’ennui, bossu déçu, s’engouffre dans la nuit sous son chapeau de plâtre. Qu’il est beau le monde des humains quand les regards se croisent et que les chants s’entrelaçent ! Je dirai à Ana de prendre garde aux chansons et à Amandine qu’elle cherche toute sa vie à être heureuse et libre. Le surveillant du pensionnat –son grand imper gris à ceinture et son cache-nez bien noué- est un musicien hors pair. Au beau milieu de la danse, de jeunes soldats en tenue camouflée regardent à la télé un match de foot très important, ennivrés à leur insu je pense par tant de beauté virevoltante, révoltante, et tous, nous les Corses de la Paix, nous virevoltons jusqu’à plus soif…

Après, il n’y a plus de date, ni de lieu, rien que le vif du sujet, le désespoir de l’objet…

Ce qui me rend heureux ne peut me faire de mal. Au matin du troisième jour, il était remonté face au vent. La nuit tombait sans se faire de mal. La pièce était mal jouée, le jeu des acteurs bizarrement décalé. Je repensais à ce conte théâtral imaginé par ces adolescents albanais et macédoniens, pas la même langue, pas la même culture, mais le même pays, leur dit-on, qui ne communiquaient entre eux qu’en français et qu’ils jouaient en français sur cette minucule scène à 13h30, histoire de Roi, d’île déserte, d’amour et de bateau sur la mer… du vrai théâtre, avec des mots et de la générosité.

Amour, amour…?

Le sérieux à mettre dans le jeu, à mettre en jeu, leurs visages radieux au moment des applaudissements français.

Partout des voilages aux fenêtres.

Tenu pour dit :

Des peines à pan coupé ? Des souvenirs ensablés, les galets de l’espérance roulant dans le courant de la chance…

Des bruits de porte, conversations à voix basse. Les téléphones qui ne sonnent jamais dans ce hall d’hôtel décati, juste nos portables. Bitola s’appelait Monastir, du temps de l’Armée Française d’Orient, et de Franchey d’Espérey. C’était au temps de la Grande Guerre quand l’Armée Française d’Orient vint rendre sa liberté à la Serbie. C’était donc la Serbie ici ? Aujourd’hui Macédoine, Fyrom et j’en passe, mais les cimetières, les grands cimetières sous la misère. … ! Alignement parfait des tombes. Le gardien occupe bien sa jolie maison RF. Il veille avec amour sur nos morts et a un jardin pour fleurir leurs tombes. Gérard a toujours 2 ou 3 portables avec lui, “des fois qu’un arriverait à lâcher”. La vieille qui passe à petits pas dans le hall de l’hôtel qui voulut être international a une jolie canne à tête sculptée d’une gueule d’animal fantastique. La réceptionniste a une allure de directrice chef d’une prison de femmes.

Balkans, ça veut dire Miel et Sang, en turc, déroutés qu’ils étaient les Ottomans, devant tant d’irréductibles contraires, complémentaires ?

Nous étions nus comme les oiseaux, sûrs de nos coeurs, d’avoir reçu en héritage l’éternité du temps. Les cohortes n’avaient plus de répit et les caravanes d’oasis, Tanja. La plaine était brûlante et si douces les nuits de nos montagnes. Je peux te tuer, si tel est mon bon plaisir, mais ce soir il est de te laisser la vie sauve.

Tous ces pays punis sans cesse pour n’avoir pas été à la bonne place.

“Y’avait Pinpin, bon comme le pain
Y’avait Gérard, pour qu’ça reparte
Y’avait Cukieu qui est pas si vieux
Y’vait Jean-Mi, un fin fusil

Ref : C’était au temps où Vanessa faisait des vagues
Sur son violon et nos chansons (bis)

Y’avait Pascale dans les étoiles
Et Patricia, partie où ça ?
Et y’avait Jacques, notre frère Jacques
Et puis Dumè toujours qui chantait :

C’était au temps du grand voyage en Macédoine
C’était au temps de Per a Pace
Qu’il dure longtemps
Ce beau voyage de l’amitié
Ô par pitié et Per a Pace…”

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Eclats de marbre, éclairs de pluie, la route s’enroule entre les gorges puis les camions militaires de la CAFOR rythment un paysage sans arbre sur l’autoroute inutile. Il n’y a pas de place pour les émois, pas de revanche pour ce que tu crois. Tu n’as qu’à te plier et rouler, quitter ce pays et rentrer chez toi.

Le lac est à sec, la toupie est rentrée. Les coudes sur la nappe sale il fixe le verre à demi vide. Dehors dans la nuit, ses enfants se lavent les mains dans des flaques de boue. La chèvre court toujours, brutalement ramenée à l’ordre, entravée qu’elle est à la vache, et les deux traînant le grand’père chargé de leur surveillance vers des lendemains qui ne chantent guère.

La Serbie est un pays dur et plat, agressivité à fleur de peau partout : flics douaniers receveurs de péage pompistes. Du coup on décide de brûler les étapes, de rentrer chez nous, la riante Italie… une semaine de travail jour et nuit à tirer les photos, voilà ce qui au retour attend Patricia. J’ai l’impression que la voiture vole vers Bologna au terme d’une nuit entière de printemps à rouler obstinés jusqu’à la dernière frontière, la vraie, celle qui nous sépare de chez nous : Mère Méditerranée .

Patricia, jamais au repos, sauf quand elle dort, alors ça dure longtemps, a plus d’un tour dans son sac, dont le génie de toujours répondre à côté et de partir en roue libre à l’aveuglette sans prévenir personne, alors on cherche, on cherche… mais quel regard

Jean-Mi, tombé du nid comme on tombe des nues et pourtant, ne pas s’y fier, à lui on ne la fait pas, et son sourire immense est le signe de son inépuisable gentillesse, de son amour violent des siens et des enfants.

Gérard a un frère jumeau. A eux deux ils avaient un numéro Blues Brothers qu’ils ont beaucoup tourné en Bulgarie avant l’effondrement du mur. Il en a perdu l’appétit, mais pas son frère, ni le coeur qu’il a, gros comme un yaourt bulgare.

Pimpin, c’est le plus gentil des sept nains, celui qui aurait grandi trop vite. Quant il rit, ça dure. Sa bouche alors, dessous ses yeux mi clos, tête renversée, est celle en porte-voix d’un masque de théâtre antique. Et Blanche-neige de fondre…

Une Paix sans cigogne. Comment l’imaginer ?

Lucien – Cukieu ! -, dans une vie antérieure était de la tribu des flamants roses. Il en a gardé le port de tête, les ailes le long du corps, et cette sorte d’étrange mutisme savamment décalé. Le soir, il vole longtemps et lentement par dessus les marais.

Pascale, porcelaine lumineuse, émerveillée, comme une étoile tombée du grenier, toute cette lumière dans le regard, étonné et précis, chaleureux à ditance et conquérant, ses yeux d’océan.

Les morts se précipicent. La mort a lâché prise. Je suis revenu par la dune, l’aube était sale et ma mère était morte, ma pauvre malheureuse mère, ma mal aimée, ma mal comptée, mon errance, ma souffrance, mon éternel été à tout jamais volé. Je n’ai plus rien à dire, à espérer ou à prouver, je n’ai plus qu’à exister, qu’à être, du matin au soir, et du soir au matin.
Fais-moi un enfant, sauve-moi des divans, de la dictature des inconscients. J’ai bu jusqu’au bout la grande serviette rouge, la belle maison trop vaste, trop belle pour être d’aujourd’hui. Je ne resemble plus à mes mirages, je ne les rassemble plus, je suis conforme à ma vie, ma propre vie. Des morts sans nom, des morts en surnombre, là-bas, à droite, en bas, tu n’aurais pas dû dire ça. Un jour toi, tu auras tellement vieilli que tu n’auras même plus de nom.
Dernière ligne droite, mon père, maintenant il faut voir, il faut dire, il faut parler et affronter yeux dans les yeux le reflet dans le miroir. Il n’y aura ni gagnant ni perdant, il n’y aura peut-être que la mise à nu de cette mascarade cruelle qui a tenu lieu d’amour si longtemps.
Je ne mangerai plus de ce pain là. Je ne serai plus complice. Je ne collaborerai plus, ne me réfugierai plus dans la colère. Être seulement ton miroir, un instant. Je rêve par terre, à même le sol. C’est fragile un homme et je ne risque pas de me retourner : ça saigne partout autour de moi, et cette chanson est juste pour de bon. Et cette route qui n’en finit pas et qui me construit, plus j’avance dans la douleur, le rire et dans le froid. Je ne laisserai pas les frontières m’arrêter. Je ne reconnais aucune frontière : j’appartiens à l’été et à la terre des hommes.Et à la Méditerranée, la nuit entière, et la vie aussi, agitée. C’est moi qui t’ai tout dit, ingrat, qui ne le reconnaît pas, ne le reconnaîtra pas, et dont le prénom est Malheur. Je resterai seul. J’ai béni ton ventre, ton nombril à tout vent, cet anneau que tu y avais fiché. “J’ai eu le bonheur de te séduire, pas celui d’être aimé de toi”. Les morts ne se soucient pas des morts.

La vie est en avance toujours d’un train et la route est longue jusqu’à la maison : sans nous consulter, nous décidons donc de brûler les étapes, pour de bon !

Trop de passion tue la passion.

Tu n’auras qu’à rouler droit devant, maintenant, remonter le temps.

Les nuits sont rebelles, et l’amour, peu inventif. La vie est revenue sur ses pas, par la contre allée. J’ai fait semblant de jouer alors que je me contentais depuis la veille de seulement espérer. Longtemps dans la nuit les enfants avaient remonté les filets. Il n’y avait plus que Spirou pour croire encore aux perroquets. Sous la perruque de la haine se dissimule la nuit de trop. S’accrocher aux filins de l’espoir sans chercher le grand soir. Nous avons nos bottins, nos courtepointes et nos tequilas. Laissez-nous les anges, cette hésitation de l’invisible, et les alleluia. Comme tu y vas ! Comme la vie est empesée sous la bride du remords. Juste au moment de rouler, on se quitte pour toujours. L’alouette ne s’en est pas remise, mais je sais que tu lui feras pour moi des bises. Pour nos citrons, c’est autre chose : je croyais qu’elle m’avait proposé du lait, mais dis-moi, vraiment, à quoi ça sert ?

Ca sent la fin de marché et la misère et puis toutes ces attentes sous la pluie, à la frontière. Je rêvais de chez nous. De revoir sur le champ notre mer à nous, à peine quittée que manquant terriblement. Les camions s’égarent entre la police et les douanes. Nous rongeons notre frein et d’un coup ce n’est plus drôle, vraiment plus drôle. Mais nous restons attentifs à ne jamais perdre le contrôle de nous-mêmes, et toute cette gentillesse entre nous simplifie bien les choses.

Une secousse à fond de coeur, un ébranlement sous le pavois… les histoires d’amour sont des mensonges. De l’hystérie, de l’égoïsme et de la colère. Les histoires d’amour sont inutiles. Devant la mort, elles perdent toute conséquence, toute vraisemblance. Je reviens sur les planches, les planches pourries par les vagues incessantes et les algues innocentes. Depuis belle lurette, les comptes n’étaient plus à jour. Restait à en établir la preuve et que tout le système aveugle s’émeuve.

O que l’or brûle dans les paumes innocentes ! Je n’avais qu’à sourire pour retrouver ma chambre, mais la colère montait, jouait les innocentes pour mieux me renvoyer dans les cordes sans perdre de sa nonchalance équivoque, son arrogance. Tu savais et tu te taisais, puis les larmes dans tes yeux m’ont refait passer la frontière. Définitivement.

J’ai sincérement des doutes sur l’existence d’un plan pour abonner les derniers griots d’Afrique occidentale à une sorte de réseau informel et néanmoins performant où les poules auraient des dents et la vie, du talent.

Ca se passerait à l’heure des braves quand les colères remontent et que les ânes jouent au plus savant. Nous aurions appris par coeur le cours du haricot des choses, tu ne serais plus aux abonnés absents, tu irais par ci, par là, de ci de là, par ci, devant… une ténébreuse insistance au déni de ma chance, le sucre d’orge candide qui t’envoie à la guillotine ou à la chambre d’hopital avec la bénédiction des caciques, des éclesiastiques, des magnifiques et des anémiques… Je me dresse fier dans l’aube d’été comme dans le vent d’hiver, pour la liberté, le bonheur de tous et de chacun.

Ce fonctionnement n’a duré qu’un seul été. La prochaine fois on ne le volera pas… Les bourses au trésor, les marins, les remords, le vent du large, ses vagues. Les phares les sémaphores et puis la lame de trop. Et ton paquebot. Tu marches les coudes dans les manches sur les rives de la nonchalance, le coeur sans recours, dénué de tout secours

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© Patricia Antona

La lumière vert de gris du musée de Skopje, le grand escalier qui dégringole du plafond quand nous avons joué, les rues à l’abandon, les piles de journaux jetés d’un vieux camion et rassemblés à même la poussière du sol en attendant leur distribution, la détermination de Jean-Michel Saint-Dizier, partout à Bitola, à Prilep et sur la route et dans les bars, le restaurant où les médecins chefs nous demandaient comment, mais comment faire ? Les boudoirs et le jus d’orange dans le bureau du directeur de l’hopital de Bitola, la Consul de France et l’Ambassadrice aux fourneaux du restaurant le plus huppé de la ville, les cuisines de l’hopital puantes, la gentillesse des cuisinières et toujours Jacques bondissant, Diable Vauvert de nos espoirs, de notre tendresse, notre colère et sa gentillesse sans faille, son engagement.

Je suis revenu de loin, et loin devant moi mes pas m’emportaient vers un mirage toujours fuyant. C’était comme la soif, comme le retour des cendres ou la nuit des porte-avions…

Et Vanessa à son tour marche sous la pluie. Elle a confié son violon aux invendus. Je dis n’importe quoi, parce que question violon, elle n’est prête à aucune compromission, même pour un bout de pain, mais pour une partie de cartes, on verra bien… ! Vanessa au long des routes de ce voyage dans la nuit, dans la pluie, sous le soleil d’Italie, sur les bateaux aussi. Vanessa pour ta musique, ton élégance un tantinet intransigeante, ta gentillese, ta grâce, et ta beauté, je te dédie fraternellement ces lignes, comme des signes tombés d’une portée de contrebande ou d’un incunable byzantin retrouvé par miracle dans le coffre arrière d’une Kangoo verte, entre le sac de Gérard et ton étui de violon souple et bleu plus ou moins marine… Bonne vie, la vie !

Mes amis, comprenons que la seule issue est la résistance et qu’on le veuille ou non, la guerilla est commencée et que ta place dans la forêt vierge, tu te dois de la tenir, sous la peine, non pas de mourir mais de disparaître…

Ne disparaissons pas !

Et toi la très loin, je voudrais être près de toi et me mordre les poings et me dire ça ira, ça ira, j’ai tout laissé passer sans voir, et maintenant, il est trop tard ? Qu’importe, j’ai le matin pour moi et le soir aussi parfois, et la gandourah du hasard, et les invectives du chef Pawnee... On me dit violent, je ne suis que de hasard et de reconnaissance. À toi !

Ne disparaissons pas ! souviens-toi de ça : ne disparaissons pas !

Dominique Ottavi - avril/mai 2003

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