VIVRE C’EST RÉSISTER

par ©dominique ottavi.Texte & photo. Tous droits réservés  -  10 Avril 2013, 12:37

 

IMG_0671.JPGVIVRE C’EST RÉSISTER
POÉSIE RÉSISTANTE, POÉSIE ENGAGÉE

 

La poésie, la pratique poétique n’ont quitté le terrain de l’oralité que très récemment, au vu de l’histoire de l’humanité. À l’origine, elle est manifestation au monde, célébration du monde, présence au monde, guère éloignée de la prière (en dehors de tout clergé, toute église instituée) et de la transe. «  C’est par la voix que s’accomplit le travail du bouddha ». Bouddha qui n’est pas un dieu, mais un humain ordinaire « éveillé », c’est-à-dire rendu à lui-même, tel qu’en lui-même changé par sa pratique de la voix. Récitation de mantras, formules magiques (ou degré zéro de la chanson ?) censées le faire rentrer en communication étroite avec le rythme de l’univers, l’incarner en lui-même, mais aussi pratique de la parole pour affirmer, dénoncer, débattre… Dans quel but ? Le bonheur, le seul bonheur. Ce bonheur inatteignable si l’on ne se soucie pas de celui des autres. Nous voici donc dès l’origine face au concept de résistance. Je résiste contre ce qui empêche mes semblables d’être heureux, puisque mon bonheur ne peut se faire sans le leur. Je résiste par mon engagement dans le réel qui s’exprime par la parole, par les mots de ma bouche, et ceux que je couche par écrit, si je sais écrire. En dénonçant, en manifestant, en engageant sans cesse le débat.  À l’origine la métrique et la versification, la psalmodie ne sont que des moyens pour mémoriser très précisément ce qui est dit.

Aujourd’hui dans la plupart des pays en dehors des huit les plus riches (G8 ou 9), la poésie et les poètes sont écoutés, lus par le plus grand nombre, ce qui est inimaginable ici. Ils ne sont pas coupés de la source de la parole. Tahar Bekri me faisait remarquer que durant la première guerre du Golfe, présentée comme « propre », le premier souci des Américains avait été de réduire à néant une ville célèbre dans les pays arabes, pour accueillir chaque année des foules entières venues de partout écouter les poètes, les poètes du peuple déclamant leurs textes. Je me suis laissé dire que les envahisseurs l’avaient purement et simplement noyée sous le béton. Quel symbole !

Vivre, c’est résister. S’engager, c’est prendre conscience qu’il ne saurait y avoir d’être humain digne de  ce nom qui ne résiste. À l’obscurité, à l’exploitation, la haine, l’oppression, toujours et partout. Repensons aux notions de dignité, voire d’honneur (« L’honneur des poètes »), bien oubliées aujourd’hui. Et pourtant dans quel autre esprit que celui de vivre digne ont résisté ces jeunes gens de 20 ans contre la barbarie nazie qui les a cloués au poteau au Mont Valérien, à Châteaubriant, dans les geôles de Lyon, Bastia, Ajaccio ? Qui d’eux ou d’elle a remporté la victoire ? Ces lettres qu’ils nous ont laissées, bouleversantes d’humanité et de détermination face à l’adversité, ne sont elles pas l’expression de la poésie la plus pure ? Reprises telles quelles pratiquement par un poète comme Aragon : « et je te dis de vivre et d’avoir un enfant… ».

L’extrait que je vous propose, je l’ai choisi, parce qu’il met à nu les failles de l’individu, sur lesquelles, paradoxalement, il dresse son combat. Rien ne saurait à mes yeux être plus opposé à la poésie de combat que celle qui se prétend engagée du haut de l’Olympe de ses certitudes : regardez, je suis le meilleur, je pense comme il faut et dénonce comme il faut… La poésie de résistance à mon sens doit montrer sa propre fragilité : ce n’est qu’ainsi qu’elle peut toucher l’auditeur/lecteur et le pousser peut-être à son tour à s’engager, résister. Ce qui constitue finalement le but ultime.

 

                                    dominique ottavi 07 12 04

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ta beauté neige sur mon désir, comme s’il t’avait suffi de recompter le temps avec les chiffres clés de ma folie, sans aucun nombre d’or en perspective, comme si l’éternité n’était qu’une machine à coudre aux mains d’un tailleur ivre qui ne sait plus comment retailler les paréos du coeur, comme si la colère répondait à nouveau à ce numéro de téléphone résilié depuis dix mille ans, comme si Capitaine Crochet avait fini par crever l’oeil de Peter Pan, comme s’il suffisait à présent de ne plus jamais faire semblant, sous prétexte d’effort, comme si l’amour avait retrouvé sa juste place entre sexe et coeur, comme si les vents de mars se riaient de nos calebasses, nos candélabres, toutes ces nasses de marbre, filets de vent, comme si l’ennui était devenu cette denrée rare sur le dos des caravanes pillées à chaque désert, méthodiquement, et dans la fumée des carnages, c’est comme si la nostalgie brûlait ses vaisseaux sous tes yeux, qui n’avaient plus pleuré depuis Valparaiso, comme si ton chant était le refuge et le rempart contre l’amour redouté, crucifiant en toi chaque jour de ta vie, l’homme du devoir, l’homme des récompenses, l’homme de sa chance, éconduite, l’homme borgne du coeur, l’homme de la mort déguisée en vie, l’homme de l’abondance pour cacher la famine, l’homme de la parole pour masquer la misère, l’homme de la peur, abonné des courants d’air, l’homme aimé brisant un à un chaque coeur, l’homme brisé donc, l’homme pressé, qui ne regarde plus le ciel, l’homme torturé qui ne tend plus ses paumes à la rivière, ni au torrent, qui ne donne plus lui-même le foin à ses chevaux, qui tourne le dos aux flammes, qui s’enfonce dans l’hiver, chantant que seul l’effort est louable et à ce titre se verrouillant chaque instant dans une nouvelle cage, l’homme foulé aux pieds par ses propres sandales, l’homme abandonné par ses propres rêves, l’homme éteint par ses propres désirs, l’homme barricadé en ses propres étoffes, l’homme qui meurt en parlant magnifiquement de la vie, la chantant de toute son âme, l’homme aux yeux crevés, l’homme au fils enfui, l’homme retourné qui s’abîme aux alcools d’un autre sémaphore, l’homme dans l’engrenage, le dais crevé qui pend de son ciel de lune...

L’homme ignorant de Dieu, sans cesser de craindre son juste courroux, l’homme qui ne sait plus compter jusqu’à deux, l’homme de la chimère travestie en raison, l’homme des bonnes raisons, des justifications inavouables, l’homme qui pleure dessous la table et qui chante innocent à la fin des festins, ivre de vin et de cette souffrance invisible, sa belle souffrance hideuse qui lui déchire l’âme, et l’homme en ses lambeaux tient bon, le dais pend, crevé, de son ciel de lune, l’homme qui sauve in extremis la folie, elle allait passer sous le train, et l’homme balbutie : je crois à la vie, à son infinie capacité de bonheur, pour tous et pour chacun, et l’homme pleure comme on rit, et l’homme n’a de cesse de dénoncer l’injustice, l’oppression, l’homme au fond de sa citerne, au fond de son tonneau qui prend l’eau, il crie : je suis un oiseau dans l’air libre, l’homme des renoncements, des honnêtes victoires ventripotentes, remportées sans combat, l’homme des défaites répétées dans ces batailles qu’on ne voit pas et qu’il mène pourtant dans l’ombre de lui-même, l’homme qui s’en ira en tirant du col sur sa corde, l’homme qui ne veut pas savoir et qui pourtant sait tout, même le bruit du vent, même ce que sur lui-même on ne lui demande pas, l’homme de l’amour pour le plaisir de se taire et pour la pagaille, l’homme qui attend, l’homme qui laisse venir, tout à son boniment, ce qu’on lui dicte, l’homme qui ne crie pas avant d’avoir mal, l’homme aux sales plaies, et les soldats qui déjà s’en allaient... le dais crevé qui pend de son ciel de lune, ciel de lune, ciel de lune, ciel de lune... Moïra, ta beauté neige sur mon désir. »

 

dominique ottavi. Extrait de Ciel de Lune, publié in revue Place aux Sens, automne 2002

 

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