Art Poétique

par dominique ottavi  -  12 Novembre 2020, 20:57

En passant

 

Écrire pour voir ce qui s’écrit quand on dit : c’était écrit. L’incessant jeu du chat et de la souris sur le boulevard des mots, la jetée du langage.

Les maîtres d’école ne sont peut-être pas allés à la bonne école. Redire qu’on n’a rien à dire, puisque vivre est une denrée périssable et qu’il faut bien l’écrire.

 

Écrire le vide.

Bâillonner la bayadère,

Pour mieux venir

Batifoler

Autour de ses baskets

Le cœur piano

Ma non troppo

La rage aussi

Et la Musique !

 

Il manque juste une note, une bien seule, bien voulue, qui se coud bien aux autres notes, juste une note, -non, pas l’Orénoque ! juste une note qui saura prendre, au cas, la poudre d’escampette, pour ne pas avoir à vomir sur la carpette. Juste une note qui ne se tienne pas à carreaux en toutes circonstances. Une note comme on n’en fait plus, quoi ! depuis belle lurette, une note alouette, cousue de fil blanc, - on l’avait bien vue déjà se coudre à ses sœurettes, ses congénères, ses collègues, ses compagnes de fortune, ou d’infortune, une note qui ne se prend pas la tête, qui ne se plaindra pas, ne gémira pas, ne pleurera même pas, une note qui détonne dans ce paysage ambiant de mauvaises notes (votre dernier bulletin est nul !) les pauvrettes.

 

Chaque fois que j’y pense, je la revois : ses beaux bas blancs, son bustier généreux, ses cheveux de haute lutte, genre choucroute, mais là c’est quand ça s’accélère, ça veut s’accélérer, ou faire semblant… une touche, une note Ménilmontant, -mais pas si haut que ça- une note qui se voudrait notule, renvoi en bas de page avec les astérisques, les chiffres, les colonnes juxtaposées pour plus de lisibilité. Une note d’envergure, une note d’Académie découronnée, une note de la rue où elle n’en mène pas large, une note de zéphyr doux, qui t’émotionne par les deux bouts, une note qui pleure, une qui s’en fout. Ces mots deviennent fous, fous d’elle ma note belle, bout de ficelle qu’on promène, à qui on fait la courte échelle, mais non, c’est plutôt elle qui nous la fait, appelant les mots à la rescousse.

 

Je ne vais pas au bal, non

J’attends qu’il pleuve

Ils vivent dans du papier buvard

La main sur la crosse

Du cœur.

 

Je n’en demande pas plus que ça. Les chiens sont sur les toits et la lune a froid. Demain, nous sommes prévenus, le retour se fera obligatoirement par les quais, à cause des meurtres au centre-ville. Il y a des soirs, il y a des matins, et au milieu, il n’y a rien. Que des regrets. Non formulés. Qui, je me le promets, ne se changeront pas en remords. Ceux qui caracolaient en tête ont mordu la poussière. On ne leur en saura pas gré. Tu as passé le gué trop tôt pour toi, ta vieille carcasse de matelot naufragé, épave sublime du faux-semblant, et de la vraie générosité. Tu savais ce qu’il t’en coûterait, pourtant tu l’as fait. Les fées sont des chipies et les chipies pissent encore au lit. On se demande qui est le plus fier : le loup des steppes, ou la ménagère ? A l’ouest une drôle de lumière immobile, stationnaire, qui n’est pas, à coup sûr, une étoile. On se perd en conjectures. Le silence est une valeur sûre. Je n’ai rien dit au vent. Pas pu. Il était occupé avec des filles qui ne le lâchaient pas. Ah ! La survie par l’écriture, la floraison par la bouture, ce mine de rien qui t’amène droit à la déconfiture. Je suis dicté ? Oui, oui, oui, tel une machine de guerre qui répond aux ordres, venus non d’en haut, mais d’en bas, enfin plus bas, vers où crêche le cœur, ce qu’on appelle par ce nom-là, mais moi je ne l’appelle jamais, il vient tout seul, suffit que je me tienne prêt.

 

A la volée

A la sauvette

Les mains liées

Le cœur plié

Sans piétiner

Ni rebrousser

Chemin

Droit à la ligne

Point à la ligne

Recommencer

Renaître

Résister

Ne plus se sauver

Juste être là

Sauvé déjà

 

doigts de ta main dans ma main de mes mains sur tes seins je rêve beaucoup de toi j’ai refait le chemin mille fois sur mes doigts timide et incertain, j’ai lâché mes bateaux dans le vent des oiseaux j’ai craché mon désert comme un chant sur tes lèvres, je rêve beaucoup de toi la porte grande ouverte sur mon chemin de croix où s’enfle la poussière, il y a longtemps déjà, ces mots qui ne viennent pas qui disaient : revenir, je t’aime, ne plus souffrir, je vous aime comme un taureau, je vous aime comme les animaux, libère-moi de la colère et redonne-moi ton chant, je ne t’ai plus vue je m’en souviens et ce silence et ton absence et tes lèvres serrées si blanches quand je t’aimais, les yeux du vent les dieux de la pluie, un jeune palestinien a jeté des grenades dans la gare routière, 64 blessés, sans complice, on est les rois du monde, une de mes plus belles histoires d’amour dit Éric c’est quand j’avais 15 ans, on avait creusé un tunnel dans le sable pour toucher la main de celle que j’aimais, l’ultime enfance, j’ai croisé la dame sans lit, au revers de sa robe ma chance, mon dernier alibi, mon beau totem je t’aime je t’aime je mens je rêve poussière d’étoiles fille du vent tisse ta toile à Hurlevent y’a plus rien à voler dans le château hanté y’a plus rien à sauver dans le château abandonné, j’ai remonté le temps à pas de loup, j’ai remonté le temps je ne t’ai pas crue je ne bois plus je tiens en respect tes baisers ne bouge pas ça ira, bonnet de nuit gardien de cimetière, tu seras comme la nuit sans boire et sans manger, sans répit sans souci, sans débit, juste lu, à peine compris dans le ttc, et pourtant ressuscité d’entre les pluies au quatrième jour cinquième coup du gong, inachevé inaccompli évanoui, un nain noyé dans ma prose qui se joint les mains comme un jeune fauve à l’abandon, des alouettes pleureuses, revenues de la poussière s’invectivent en braille entre le manuel et le cahier j’ai peu pris d’exercice mais je t’ai tenu bon les mains quand il fallait, mon sang était le refrain, me voici client au café étudiant où nous avions déjeuné hier avant-hier autrefois demain, des chiens courent lentement, la pluie tombe sans y toucher et j’ai un courant d’air sur la nuque qui me parle de toi partout, qu’est-ce que je dis là ? il n’aurait pas fallu couper court aux démonstrations convenues par haine de la démagogie, mais si elle est bleue que ne ferai-je ? mal habillé maladroit, je me moque de moi de mon cœur qui bat comme ça, comme s’il n’y avait jamais eu ces années écoulées à vivre chercher comment pourquoi vivre comme aux premiers jours, adolescence, souvenir du monsieur qui se fait vieux doucement, convenable et solide ce qu’il faut la table est bancale l’expresso refroidit, c’est vrai nous sommes seulement samedi, pas dimanche, pourquoi dimanche ? cette impression de grand vent calme où se nouent doucement les écharpes d’un autre âge, long silence habité sans hâte comme un repos d’enfance un abandon au rêve du temps nos âmes fortes et craintives souvent avant qu’on n’ait jamais rien commencé, débuts titubants dans la vie qui t’appelle, forêt vierge de tout savoir, doute, connaissance, tu sais bien que tu iras, mais tu prends le temps puisque tu l’as, le temps de te décider et déjà tu as fait plus de la moitié du chemin, nous ne vivrons plus longtemps, comment as-tu fait ? ah je ne savais pas, allons, pas de hâte non, allons, allons, en route mon fils, prends ma main, conduis-moi où je dois, c’est là aussi qu’il te faut

Tu n'as pas voulu mettre les flûtes à la fenêtre. Le renard dans le poulailler. La Grande Ourse dans le plumier. Croquignolesque, votre Altesse !

Tu n’aurais pas eu le temps de t’attendrir, de chérir le coucher du soleil, de frapper du plat de la paume les belles vagues de la mer. C’était un jardin à deux sous, plein d’herbes folles et de gros cailloux, il y avait cet arbre centenaire au moins, tout rongé par le vent et les embruns. De la mer. On y venait comme à l’office, au sacre, au mariage en blanc du ciel et de la terre. La mer pour témoin. Ses vagues, garçons et petites filles d’honneur. Nous filions doux quand on apporta les provisions et les boissons. Personne ne se précipita. On tâcha de rêver le plus longtemps et le plus loin possible, avant la nuit. Et la nuit est venue comme toujours, beaucoup trop vite. Le rêve de l’ange est la sœur de son compagnon d’infortune, ou de fortune si l’on préfère. J’applaudis comme la foule : à tout rompre. Rompre quoi ? Tout ? Vous êtes sûrs ? En êtes-vous vraiment sûrs ? Demain est le jour du radis, du poisson, et des salsifis.

 

A Xavier Chilini

 

Alors, Xavier, tu vois, je te l’avais pourtant dit, ces herbes folles au fond de l’aquarium vont faire crever tes beaux poissons. Tu peux bien leur jouer ta sérénade en bleu gris, leur faire descendre tes pendules de sourcier – au fond de l’eau, ils l’ont déjà trouvée, l’eau- tes masques de plongée, tes trépieds circonvolutionnés, tes esclaves modèle réduit et toutes ces cerises qui ne passeront certainement pas l’hiver… Je sais tu t’en fiches, toi tu vis au chaud, bien acagnardé dans tes bleus, tes gris, tes artichauts, c’est sans compter les caméras de surveillance, les Sainte-Lucie avariées, les déconfitures et toutes ces notes exilées de leur musique et puis qu’est-ce que viennent faire là ces une ou deux ou trois figures en embuscade derrière la vitre ? Il ne reste plus qu’elles pour mener les troupeaux là où il pleut de la bonne eau limpide de bastringue xylophoné… adieu donc girafes, adieu bananes, adieu reptiles, adieu couvées… mais les pointillés…

Je vais te raconter. Des histoires. Des histoires qui ne parlent pas. Des histoires. Des histoires, à demi-mots, quoi. Et pleines d’images comme tu sais faire, Xavier, toi dont les œuvres s’épèlent en consonnes. Uniquement en consonnes. Qui s’emboîtent. Se chevauchent. Se prennent le bec. Avec délicatesse. Mais on sent bien derrière, malgré les bleus, malgré les gris, l’endroit du livre où tu les voudrais escamoter, on sent bien derrière : « et je sens mourir ce qui en moi est sans désir » Et ça se s’pécule. Et ça s’mandibule. Ça s’molécule peut-être même plus… en bleu et gris, tous ces visages, ces tristes mines réduits au silence, aux non-dits, tous ces visages, ces yeux perdus assoiffés de joie, cette joie qui, sans plus tarder, ne vient pas… Toi tu en as le bout des doigts qui te brûle, ça suffit à ton désir de t’échapper de remonter direct jusqu’au soleil, que tu ne montres pas, mais en ligne directe certainement… tu dis qu’il y a des gens, vraiment, qui cherchent la petite bête, comme disait Paulette, pas toi ?

 

S’en sont retournés sur les chemins de la lune, cueillir des pâquerettes, et des engelures. Ils ont été signalés à l’aplomb de Saturne, le Capricorne leur a fait les cornes sur le champ. On en fut réduit aux problématiques de l’enfer, ou du siège sans fin… Comprends-tu, mon colon que je suis las, bien las de souffler dans mon clairon. Juste me taire, me réserver un arbre dans la clairière. Avec plein de mousse, belle mousse épaisse, généreuse à son pied. J’y poserai lentement, doucement, ma tête pour m’endormir sans heurt, sans rêve, juste bien à mon aise et content, vraiment content. Le Cardinal n’y pourra mais. Ses vestales recyclées dans le prêt à porter. Ce sera pour elles comme Noël ou le 1er Janvier. Moi, j’aurais des démangeaisons aux aisselles et mon air couillon-légendaire, qu’on ne me volera plus. Comme j’aime ce train. Inouï, qui file dans la nuit, m’emportant n’importe où. Je n’irai plus me mentir sur la jetée. J’accepterai tout ce que je dois. Tu ne me prendras plus jamais sur le fait de n’être pas moi. Écrire, juste écrire, sans me poser la question du comment, ni du pourquoi. Faire cesser les arguties, les soliloques, les fins de mois. Nous sommes au monde et le monde finalement, je crois, ne nous aime pas, tu vois ? Moi, non, je ne vois pas, réduit à ma plus simple expression – réduit, certes, ou replacé- mais je te crois, parce que c’est toi.

 

Qu'on me laisse tranquille
Mes amours
Et mes haines
C'est pareil
Laissez-moi tranquille
Jusqu'à 5 heures
Demain matin.

 

Le vieux vacher
À éperons
Et revolvers
L'excellent sot.

 

 

Là nous avons cru vivre
Là nous avons pleuré
Et joui
À toute force.

 

 

Il y a des généraux
En boucle
Des militaires quoi !
Qui jouent à la marelle
Et la marelle s'ennuie...

 

Que pourra bien donc
Les mains attachées dans le dos
Dire l'esclave ?
Il se taira
Comme on le lui a demandé,
Fermement.

 

La fleur au fusil

La calotte de travers

Les pieds en dedans

Et l’air de ne pas y croire

Pas s’en faire

Le rêve intercontinental

Intersidéral

Et malgré le chacal

L’alouette s’entête

Et puis en vrac

Les joies au rabais

Les soupçons de chance

Tués dans l’œuf

Une vraie contredanse

Où l’on marche sur les pieds de la cavalière

Qui vous gifle au juste moment

Au vu et au su de la noble assemblée

L’éperon d’argent

Les sous des pauvres

L’incorrection des puissants

La coercition généralisée

Reprendre la montgolfière

Lâcher les sacs de sable à la bonne altitude

Et viser bien les cibles

Avant que de s’évanouir dans les airs

Un petit pâté de sable sera ton seul souvenir

Et ton avenir un courant d’air.

 

 

À DEUX MAINS, DEMAIN

 

 

Perdre peu à peu le contrôle

Jusqu’à ce que je t’aie perdue

Avec le contrôle

Mais je me refais bien

Comme ce cri tu te souviens

Qui montait de l’estuaire

Répercuté sur l’acier rouillé des grues

Des monte-charges

Des engins de levage

Comme nous sommes confondants

Et confondus tout à la fois

Et contents

La volière a pris le large

Nous, le chagrin

Le vent est en panne sur la presqu’île

Alors il se fâche et râle

Nous rions de bon cœur

J’aimais cette odeur de ta peau

Qui demeurait longtemps

Sur la mienne

J’aurais dû alors

Le savoir

Mais en ce temps là je croyais tout savoir

Ça nous a perdus

Même pas mal

Même pas grave

Nous mourrons quand même seuls

Célébrant la vie

La beauté du monde

Au creux de tes paumes

Celle de ton visage,

De tes doigts sur mes doigts

De tes doigts dans mes doigts

De mes doigts dans les tiens

Et nos paumes confondues

Qui fleurissent

Qui bourgeonnent

Qui s’épicent

Qui papillonnent

Qui s’éclipsent

Face à la représentation

Des divinités aux mille bras

Dans un pépiement d’asphodèles.

           

 

 

 

Il y a ceux qui ploient sous le poids du destin, et ceux qui le bravent, le destin.

C’est un monde peuplé de signes.

Un monde de gestes : certains le bravent, d’autres croulent sous son empire.

Un monde de gestes, un monde de signes. Vocabulaire de la rhétorique, de la peinture, de la danse, de la scénographie bien sûr, de la musique, de plus…

Allégories, oxymores, métaphores, métonymies, la langue des signes, et celle des cygnes. L’illustratif, le démonstratif. Le soulignement, le sur-lignage. On y danse la valse-hésitation, la valse de Vienne, le sombre tango, reggae et bourrée, hip hop, tamouré et catastrophe.

On y cache sa pensée. On s’y contredit, en gants blancs dans la nuit.

C’est un monde que ce peuple-là, on y trouve tout le monde, mais on se croit contraint de devoir chercher chacun.

On entrevoit les dépendances.

On a les extrémités qu’on peut

Qu’on ait le bras long ou pas

Des doigts de toutes factures, de toutes manières, de toutes façons, bagués, manucurés, déformés, difformes ou comme des os, rongés.

Des paumes particulières, à orientation variable, et variée, pleines de courants d’air, de trésors dissimulés, moufles ou mitaines, ou l’air du large.

Maintes fois j’ai attendu, applaudissant, à tout rompre, demain, ce demain tant guetté, le tant attendu. Et bien, ce n’est pas bien malin de rompre demain, fut-ce en applaudissant, ou alors tu n’en attends plus rien, de demain. Et demain se met donc le doigt dans l’œil, et passe, sans même prévenir, sans même un signe. Et le temps est déconfit, il lui manque depuis toujours quelque chose de constitutif de son être : demain !

Qui n’écrit plus, non plus : abolie, la plume ! Qui ne sait plus comment se maintenir.

Et dans ce siècle à mains, l’écriture du corps, c’est la leur. Puisqu’elles sont bien en possession des cartes : carreau, cœur, trèfle, pic. Dans le désordre, et panachées. Poker menteur. Je passe la main, celle de dieu, celle de diable, d’Orlac. Celles de Victor Jara, coupées au ras des poignets :« Et bien joue et chante à présent… ». Et il chante à voix nue. Même à mains nues. À mains dites. À mains coupées. En dépit des doutes. En dépit des dires. Et le peuple se rassemble et se prend la main. Et toi, dorénavant, qu’as-tu maintenu donc ? Rien d’autre qu’une ligne de vie, brouillée. Qu’une ligne de chagrin ? Alors te reviennent du plus loin que l’enfance, les mains oiseaux, qui volent seules, telles les mains du manchot qui a encore mal à sa main, absentée depuis quand ? Main des contours. De l’amour. Manomètres. Blaise, sommes-nous loin de Montmartre ?

 

Non, je n’ai rien vu, je vous dis. Rien fait qu’entrevoir, de mon débarcadère bleu, (je n’y suis pour rien), seul toujours et sans cesse la main mise à ma solitude, ma pâte. Et la solitude renâcle. 

« Je ne te crois pas, je ne vous crois pas, mon petit doigt me le dit, et mes mains aussi, qui tremblent : j’ai perdu le sens du temps, mais le temps n’a pas de sens ! Le temps est insensé » 

Ayant fait lien par leurs deux pouces, ombre chinoise, elles battent des ailes et finissent par s’envoler donc,

Malgré l’horreur, malgré leur peine. De l’aigle à l’étourneau. Du busard de plomb au pigeon perdu parmi les coquelicots. Elles se sont faites oiseaux, vraiment, ne se feront plus avoir par l’appeau, Puisqu’ à présent elles sont le ciel, et que le ciel ne se rend pas, jamais. Paumes et doigts. Ciel et terre. Paradis et enfer. Mains soleil. Qui volent haut. Et signent. À voix blanche. À mains nues. À mains pleines.

 

 

 

Vous l’aurez compris : je me régule comme je peux.

Je ne suis pas une catapulte, juste un épieu.

Un épi ?

 

La main est au geste ce que l’appeau est à l’oiseau. La vitre au carreau. Quand les fils de la vierge s’enroulent sur les doigts de ciel. Il manque juste la fleur de trop. Un bruissement de feuilles. Une brusque inclinaison de la lumière tombée. Les mains qui se dérobent. Je cherchais dans le ciel quelle question ? Dont j’avais depuis longtemps la réponse. Incandescente. Qui me brûlait l’intérieur de l’âme. De la viande. Depuis si longtemps. Cherchant au loin des repos guerriers, des relâches d’âme, des larmes non retenues, absorbées par le sable. Consentant. Ma mie, te souvient-il de la marée montante, l’hiver, le sinagot éventré, par notre faute, notre imprudence. Il pleuvait. J’avais les mains en sang. Et ma caresse sur tes lèvres y a laissé du sang. La faute à mes mains. À la pluie. À l’hiver. Au vent. A la marée qui descend, au même cauchemar d’enfant, quand le bateau bleu et blanc où je suis seul fout le camp vers le large, l’horizon désert, et je n’ai pas peur, passé au-delà de la peur avec l’image de ma main gauche sur le carreau glacé poisseux de buée, c’était en 1956, ma main s’est refermée sur elle-même, je lui ai trouvé un refuge près de mon cou et n’ai plus bougé pour que personne ne puisse croire que je ne pleurais pas avec les autres. Et puis le printemps, toutes ses dents, les quatre dents du trèfle que ma main fauche à foison et je me redresse dans le soleil, ma main en visière, le cœur en bandoulière, affectant une ou deux de ces poses qu’on croit réservées aux cabots, cabotins. Mon teint est-il au mieux ? Ma vie vous fait-elle envie ? Voyez, je la partage bien volontiers. Donnez-moi la main, je vous tends la mienne, celle du cœur bien sûr, le sentez-vous, bien battant, bien à vif, bien au pic de cette émotion venue de votre main dans la mienne, qui que vous soyez, ou de la mienne dans la vôtre. Je sais quels frissons je suis capable de laisser se propager de mes mains, douces comme la crème, qui n’ont jamais travaillé, non, pensez donc, juste joui, à tout propos, toute occasion, et quand le frisson n’est pas au rendez-vous, je le convoque toujours, puisque je suis le maître, la main de mon destin. Plus besoin de rire. Tu n’avais qu’à reprendre le cours de ton cours. L’ennemi rit. La mésange pâlit. Tu sauras bien retrouver ton chemin, mais ton âme ? Alors tu abattras les cartes sur la table de bois du bistro de la dernière chance. Il y aura un nain, et il y aura une dame. Nous, nous serons autour, fous, incertains. Identités douteuses et objectifs dépareillés. La nuit aura joué. Je n’aurais pas encore perdu. L’aurore s’occupe des couplets. Le refrain est annoncé, vendu d’avance : dis, quand reviendras-tu ? Et cette plénitude de savoir au moment de comprendre que ça ne se produira jamais. J’aimais les élégantes et ignorais les parjures. La calotte du prélat est un souvenir sur la plaine quand les cavaliers d’un coup de sabre la lui ont fait voler par-delà les dunes de sable, les lunes de marbre. Comme il était déjà tôt j’ai refermé la fenêtre. Tes mains étaient ouvertes vers le ciel, mais ton cœur fermé comme celui d’une demoiselle qui calcule à tout moment ses chances d’être arrimée ou répudiée. Alors le plus souvent, elle se répudie d’elle-même. Ne te reste plus que le souvenir de l’odeur de ses mains, cette fragrance entre trois lignes, identité érotique dont elle prétend n’avoir donné qu’à toi seul le secret, beau sire, bon sire, escroc, parjure, duelliste, corrompu ! Qui es-tu ? de quel bois te chauffes-tu ? Il y en a qui ne restent qu’indécis et il fait froid par là-bas…

 

 

 

 

Un excès de main peut faire taire le silence

Le parapluie de ta main

Sur la pure faconde du jour

Elles ont fait le tour

Elles ont fait le jour

Elles ont fait l’amour

Mes filles fleurs

Mes filles femmes

Elles ont tout donné

Sans rien garder dans les paumes

Elles ont cousu les bouches

Des menteurs des errants des malheureux

Le bâillon pour les traîtres

Recueilli le sang et les larmes

Apaisé l’enfant

Le vieillard

Et l’aveugle

D’une simple imposition

Non rémunérée

 

Mes mains ne sont pas dans l’annuaire

Ton visage non plus

 

Et pourtant ton visage sans mes mains…

Et pourtant mes mains sans ton visage…

 

Main veux-tu, main crois-tu ? Main menteuse, ébouriffée dans tes cheveux défaits. Main songe, main conte, maintes fois repris au début, au commencement, il était une fois, bien avant les mots était la main. Ou plutôt les mains. Depuis elles se sont défaites, séparées, chacune toute à sa liberté revendiquée… qui n’est que de chercher une autre main ailleurs, à serrer, à caresser, à implorer, pleurant et sanglotant et revenant sans cesse à la même chanson : « donne-moi ta main et prends la mienne… » Et pourtant, nos mains le savent bien, il n’est jamais fini le temps de l’école… Quand l’intelligence vient aux mains, les maîtres du monde ont du souci à se faire. Je ne sais pas si la terre est ronde mais je sais que ta main est blonde et mon désir comme une mappemonde où ta main pointe un à un tous les points de convergence, tous ceux de la divergence, terrible engeance. Les mains visières et les mains parasols, avec un grand mouchoir à carreaux ou pas. Les mains qui te sonnent, celles qui te somment. Celles qui passent en courant d’air et celles qui s’attardent, derrière la porte de derrière. Les mains de l’antichambre et celles de la chambre, les mains qui trient, qui plient, qui creusent, qui reviennent pour mieux repartir et puis s’en revenir sur la pointe des pieds, sur les galets rompus par nos pas répétés. Où est-elle cette main de Dieu, et cette colombe qui un beau jour, un beau matin a fui sa paume ? je me demande ce qu’il restera de ce ballet des mains, tous doigts confondus, toutes paumes tour à tour ouvertes en grand ou fermées en petit, tout petit. Les mains sont une vue de l’esprit, une métaphore de ses ébauches de phrases contrites, ou bien la jouissance pure de son envol par-delà les terres arides et les contrées du vide. Nous sommes les lieutenants des mains, nous en sommes les domestiques, elles qui ont pris à deux mains tout le cœur qui restait, à la fin du banquet, et qui serrent, qui serrent…

 

Mains baladeuses, un monde de signes qui se dessinent dans l’espace en trois dimensions, voire quatre, abscisses, ordonnées, temps, espace, éternité fugace de l’instant qui se dit sans un mot, à toute main.

Bénédiction, couper le pain, charia, couper la main, couper la tête, rentrer les foins, caresse de la main qui caresse la caresse de l’autre main qui se tend, accueille, se referme sur la première sans chercher à l’emprisonner pour autant, mains de l’amour, toujours séparées, à jamais, toujours néanmoins cherchant à se rejoindre, à se relier, se fondre, ne faire qu’un, qu’une, que deux du même, touchant, palpant l’éternité demain et toujours maintenir les jeux qui ne sont pas de vilains, mais du destin les signes, destin qui s’accomplit et se révèle par l’ingéniosité aimante des mains qui ont le choix sans cesse d’aimer ou de haïr, de délaisser ou d’accomplir, jeux de mains, A Morra, main tenue, basse continue… Lorsque tu te réveilles lourd de sens, décalqué dans une sorte d’image éternelle de ce que tu aurais pu être, et que tu ne sais pas à qui donner cette chance.

Monde des signes, qui soulignent le propos, même s’il est hors de propos, à cet instant, ils le montrent, désignent, ou bien en tiennent lieu quand l’oreille est sourde et la bouche muette. On s’en remet alors aux mains, aux signes, aux poignets, aux paumes, aux doigts. Il ne s’agit plus alors de souligner, de contredire, ou d’infirmer, mais bien de se substituer.

 

La main se dresse et dit : « Charmée, vraiment, charmée… »

 

 

Mes mains ne sont pas dans l’annuaire

Ton visage non plus

 

Et pourtant ton visage sans mes mains…

Et pourtant mes mains sans ton visage…

Tu le savais pourtant :

De demain à maintenant

On remonte le temps

À mains nues

Et sans assurance, ni casque, ni corde, ni képi.

À demain.

 

 

 

 

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