CE QUE TU GARDES TU LE PERDS, CE QUE TU DONNES TU LE GAGNES (2)

par ¢dominique ottavi  -  29 Décembre 2015, 11:49

CE QUE TU GARDES TU LE PERDS,   CE QUE TU DONNES TU LE GAGNES (2)

CE QUE TU GARDES TU LE PERDS,

CE QUE TU DONNES TU LE GAGNES (2)

Il y avait encore peu d’automobiles, mais beaucoup d’entre elles manquaient le virage du pont, qui portait et porte encore aujourd’hui le nom du mari de mon arrière grand mère, arrière grand père par alliance, quoi. Il était venu de Naples travailler à l’établissement du chemin de fer, « u triniccheddu » et avait accueilli mon grand père comme son fils. D’ailleurs sur le diplôme conférant la croix de guerre à Missiavu, il porte son nom en plus du sien, le mien. La famille s’établira, non pas au village, mais au pont, au bord de la nationale, à l’écart. Je n’en connais pas la raison, mais je connais le nom du véritable père de mon grand père : il n’était ni napolitain, ni berbère, ni sarde, ni lucchesi, ni quoi que ce soit provenant d’ailleurs, il était bien d’ici, du village d’à côté.

On sait que la Corse a payé un tribut énorme, obscène, à la Grande Boucherie. Missiavu tomba dès septembre. Minnana fit face, courageusement, sans aide, puis les aides arrivèrent, après la guerre, sous la forme «d’emplois réservés » qui impliquaient l’exil. Ils partirent, mon père âgé de douze ans, pieds nus, bateau et train jusque là-haut en cette ville étrangère, repliée sur sa bourgeoisie militaire : on accordait au deuxième mari de Minnana, qui était revenu du front avec un bras en moins, le poste de concierge à la prestigieuse école de cavalerie… ils s’installèrent à 7 ou 8 (on avait emmené des neveux, des cousins, des qui n’avaient plus de parents) dans une seule pièce jouxtant le portail d’entrée. Le traitement de concierge n’étant pas suffisant pour nourrir ce monde, le manchot faisait le cordonnier d’une seule main sur les souliers des officiers. Je n’ose imaginer le mépris ressenti par cette famille de misère, ma famille.

Je me souviens de ma vie. Fin d’adolescence, déjà sur la route, par l’Espagne, auto-stop jusqu’en Afrique, que je touche pour la première fois à Ceuta, enclave espagnole. J’ai de quoi tenir : un récital de mes chansons payé une fois par mois par des associations de coopérants. Je resterai parti presque une année et demie. Au bord des routes, pouce levé, chaque fois c’était la première voiture à passer qui s’arrêtait, on me donnait à manger et à dormir dans la meilleure chambre de la maison, humble ou luxueuse, corbeille de fruits à la tête du lit, près d’une vasque d’eau fraîche. Oui, je viens de France, de Corse plus exactement… pas possible, tu es mon frère ! et dis-moi les Pieds Noirs, ils rentrent quand ? c’était leur pays ici, comme nous. Mais il y a eu la guerre ! Nous on n’en voulait pas de cette guerre, elle a été décidée ailleurs, en haut lieu, chut ! C’était 7 et 8 ans après l’indépendance. Je n’avais jamais reçu nulle part ailleurs en France, un tel accueil, je me sentais comme chez nous, dans l’île, et jamais durant tout mon voyage, ça ne s’est démenti… Le summum fut ce vertige éprouvé, à mon arrivée en Kabylie : les mêmes villages, le même accueil, la même façon d’être ensemble que chez nous, à l’époque.

Bien sûr, j’ai vu des coopérants ignobles se comporter comme des néo-colons avec leur Fatma, leurs élèves, leurs voisins contraints de leur faire allégeance, leur apporter gratuitement des fruits, des légumes, de la graine, des poulets…

Mais j’ai vu aussi plusieurs français de France, professeurs, plombiers, poètes, infirmiers qui avaient fait le choix de s’installer au bled pour se rendre utiles aux populations, qu’ils chérissaient, soignaient, aidaient du mieux qu’ils pouvaient et sans paternalisme, bien installés au contraire dans la vie sociale, d’égal à égal, plusieurs pieds-noirs aussi qui avaient pris, avec une grande conviction, et une grande fierté dont ils faisaient facilement état, la nationalité algérienne, c’était leur pays après tout.

Je me souviens de ma vie. J’ai traversé le désert (Ghardaïa, Tougourrt, Metlili des Chaambas, ah Metlili ! partout le même accueil) jusqu’en Afrique « Noire », puis j’ai obliqué vers l’Est pour remonter vers la Tunisie et plus loin j’ai regagné la Méditerranée. Je n’avais plus de concert, la « tourista » m’avait mis à plat, il me fallait rentrer. Pour reprendre des forces j’ai installé mon duvet sur une plage, y ai vécu pas mal de jours : Tabarka. Un matin, un tout jeune garçon m’a apporté un poisson. Mais je n’ai pas d’argent ! Prends ! Il a fait le feu. J’ai retiré deux cordes (d’acier) à ma guitare, il les a fichées dans le corps du poisson qu’il a fait griller pour moi, me voyant exténué, trop faible. Il est venu tous les matins me porter un poisson, l’a fait griller, m’a regardé manger, sans jamais rien me demander. Ma tourista empirait, j’avais du mal à tenir debout, j’ai réussi à faire du stop jusqu’à Tunis où je savais pouvoir prendre un train régulier pour le Maroc et Tanger. Je n’avais plus d’argent, je tentais de parlementer au guichet, en proposant de laisser ma carte d’identité en échange de mon billet. Impossible, et comment ferez-vous aux frontières ? Voyez le Consulat. J’étais vraiment abattu lorsqu’un homme à la silhouette d’une noblesse indescriptible, gandoura (ou djellaba ?) noire et chèche blanc immaculé s’avança, acheta mon billet, me le tendit sans un mot, juste un geste bienveillant de la main. Il fouilla dans son grand sac et en ressortit deux ou trois de ces galettes berbères si fines qu’il me tendit, sans un mot toujours, avant de se noyer dans la foule.

Je me souviens de ma vie. Montpellier. J’y repris des forces. Je chantais aux terrasses à Palavas, la Grande Motte en cours de construction. On appelait ça « faire la manche », ce qui n’a plus le même sens aujourd’hui. Je traînais à Figuerolles avec la famille de Manitas qui m’avait adoptée. Un jour, un autre « mancheux » me chercha des noises, il était avec deux acolytes, menaçants, m’intimant l’ordre de leur laisser la place devant ma terrasse attitrée. Les gitans l’ont appris, le lendemain, ils étaient là, à mes côtés, les trois menaçants courent toujours…

Je pars pour l’Espagne, pouce levé à la sortie vers Béziers, jusqu’à la nuit tombée, sans succès. Une Rolls s’arrête : Manitas, que je n’avais jamais encore rencontré. Monte ! mais d’abord montre-moi ta guitare. Pouaah, cordes d’acier, moi j’aime pas, mais enfin, joue, joue, continue, ne t’arrête jamais ! Tu vas où ? Barcelone. Ca va si je t’emmène au Perthus ? Et comment ! Au Perthus il me dit au revoir en me glissant deux billets dans la main.

Je me souviens de ma vie. L’automne, saison creuse pour les terrasses. Je me présente à Marseillan pour les vendanges. On me regarde de travers : j’ai les cheveux sur les épaules et la barbe sur la poitrine (quelque temps avant mon départ pour l’Afrique, j’avais été violemment pris à partie dans un village de la France profonde par une bande de braillards en goguette : avec cette gueule-là, tu ne peux pas être français, montre ta carte d’identité. Non. Alors tu es juif ? pédé ? crouillat ? et les coups tombèrent, tabassage en règle). Je suis embauché. Les vendanges terminées, je me loue un deux-pièces et un matin on frappe à la porte : c’est monsieur Dautel le vigneron qui m’apporte dans le camion des vendanges lit, table chaises buffet… Comment avait-il su que j’étais sans meuble ? Il n’a pas voulu que je lui dise merci.

Je me souviens de ma vie. Rue de l’Aiguillerie, il y a un cordonnier, jovial, souriant. Je vais souvent faire un brin de causette. Il est anarchiste et le revendique bien haut. « Tu vois, les gens ils sont en train de perdre leur âme. La culture ouvrière, c’est fini, ils veulent tous avoir une Rolex et un stylo Montblanc pour Noël, pour ça ils s’endettent jusqu’au cou et ne mangent plus, ça rend agressif et ils n’ont même plus un bout de pomme de terre à partager avec leurs voisins auxquels ils ne parlent plus du reste, ils ne rêvent que de la dernière bagnole, moi j’ai un vélo et basta. Tu verras ça finira mal, parce que les gens ne partagent plus, n’échangent plus, ça finira mal je te dis, car sans partage, sans amour de l’autre, l’humanité est fichue. Mais je suis un vieil homme et toi tu es à peine sorti de l’enfance. N’oublie jamais ce que je te dis là, le jour où je n’y serai plus. »

« La discrimination raciale est un mal absolu. Ceux dont l’esprit s’est ainsi « égaré » n’insultent pas seulement la vie des autres, mais aussi leur propre vie. S’efforcer de trouver les « racines » de son identité dans un groupe racial ou ethnique particulier est une illusion. C’est comme un mirage dans le désert. Une telle conception de son identité, loin de jouer le rôle d’une « terre natale de la vie commune », que tous pourraient partager, ne fait qu’accentuer les différences entre soi et les autres, et devient une cause sous-jacente de conflits et de luttes.(…) Fondamentalement, vous avez un potentiel immense et sans limites. Fondamentalement, l’être humain ne fait qu’un avec l’univers. » D. Ikeda

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Robert 11/01/2016 15:39

Beau récits d'une période d'un passé que peu de personnes semblent se souvenir, du mois ceux de ton pays, les amis sont partis qui sais ?, Les jeunes eux ne savent pas hélas. courage.

Carlos 10/01/2016 14:18

merci pour ce long texte!

là où tu racontes il y a tes pas
où tu nous emmènes on y restera
si tu n'y es plus, sûr qu'on t'attendra
car tous comptes faits tu y es déjà...

dominique ottavi 10/01/2016 14:43

Mon Carlos
Tu pratiques magnifiquement
L'art de l'esquive, de l'ellipse
Et du sentiment
Merci mon ami!